Martin Lefebvre
Merci d’être à l’écoute de notre série de balados BNI sur les marchés et l’économie. Le sujet d’aujourd’hui est particulièrement d’actualité. Nous allons parler des marchés émergents. Pour m’aider à explorer ce sujet, je reçois Sean McCoy, d’Artisan Partners. Bienvenue, Sean.
Commençons par une question simple : pourquoi investir dans les marchés émergents (MÉ)?
Sean McCoy
Les marchés émergents sont un domaine passionnant qui offre un fort potentiel de croissance. Je pense que, pour la plupart des gens, les MÉ évoquent d’abord la croissance. Mais, avec un peu de recul, il s’agit d’un univers couvert par un très vaste indice qui regroupe plus de 1 100 titres. Les possibilités de tirer parti des inefficiences sont très nombreuses, tout comme les perspectives de croissance de ces sociétés. Les MÉ représentent une part considérable de la population mondiale, et celle-ci continue d’augmenter. Les investisseurs peuvent y profiter de l’essor de la classe moyenne et de possibilités croissantes de création de richesse. Bon nombre de ces pays évoluent rapidement. Les infrastructures se développent. La technologie est devenue un thème particulièrement important récemment. C’est là que se trouvent certains chefs de file des technologies, du commerce électronique et des véhicules électriques. Les MÉ connaissent aujourd’hui de nombreux développements prometteurs et se négocient à un multiple très attrayant comparativement à d’autres catégories d’actif.
Martin Lefebvre
Les marchés émergents semblent moins chers que les autres marchés mondiaux. Pourquoi un indice traditionnel des MÉ peut-il présenter un risque de concentration? Nous avons parlé des titres technologiques, et certains pays, dont Taïwan et la Corée du Sud, semblent fortement concentrés dans quelques titres seulement. Comment abordez-vous cet enjeu afin d’assurer une meilleure diversification du portefeuille?
Sean McCoy
Notre portefeuille compte habituellement une sélection relativement concentrée de 60 à 70 titres. Toutefois, lorsque nous détenons une société, nous jugeons important de lui attribuer une surpondération par rapport à l’indice de référence. Nous ne croyons pas qu’il soit pertinent de détenir une société avec une pondération partielle. Cet aspect est particulièrement important lorsqu’on parle d’un indice comme celui des MÉ, qui est devenu fortement concentré. La plupart des indices pondérés selon la capitalisation boursière tendent à favoriser les plus grandes sociétés, mais la composition des MÉ a changé radicalement au cours des dernières années. Il y a quelques années, la Chine représentait 40 % de l’indice; aujourd’hui, sa pondération est de 20 %. Taïwan et la Corée ont gagné beaucoup de terrain grâce à cette croissance. Une grande partie de cette hausse provient de sociétés technologiques comme Taiwan Semiconductor, Samsung Electronics et SK Hynix. Aujourd’hui, ces trois sociétés représentent près du quart de l’indice. Il y a quelques mois, elles en représentaient environ le tiers. Lorsque trois sociétés comptent pour le quart de l’indice et que les 30 principales en représentent 50 %, il reste environ 1 000 sociétés pour composer l’autre moitié. Chacune ne représente que quelques points de base et exerce donc une influence limitée sur le rendement de l’indice. Après le solide rendement du secteur technologique et des plus grandes sociétés, dont certaines ont progressé de plusieurs centaines de pour cent, ces titres ont naturellement attiré l’essentiel de l’attention. En tant que gestionnaires actifs, nous voulons participer lorsque nous repérons une occasion. Nous surpondérons ces sociétés lorsque notre conviction est élevée et leur attribuons une pondération nulle dans le cas contraire. Cette souplesse nous permet de surpondérer des sociétés beaucoup plus petites dans l’indice et d’investir de façon sélective hors indice. En maintenant un portefeuille relativement concentré, nous nous distinguons naturellement de l’indice de référence tout en recherchant des occasions dans des segments plus différenciés des MÉ.
Martin Lefebvre
Vous avez mentionné l’indice, le fait que la pondération de la Chine soit passée de 40 % à 20 % et que la Corée du Sud y occupe maintenant une place un peu plus importante. Cependant, certains autres indices considèrent la Corée du Sud comme un marché développé. Existe-t-il un meilleur indice, ou vous concentrez-vous simplement sur le plus populaire?
Sean McCoy
Nous constatons que, dans les marchés émergents, MSCI [Morgan Stanley Capital International] est généralement l’indice de référence dominant. C’est celui sur lequel nous nous concentrons. En effet, MSCI classe la Corée parmi les marchés émergents, tandis que S&P et certains autres fournisseurs la considèrent comme un marché développé. Nous ne nous définissons pas vraiment par rapport à un indice de référence. Notre point de départ est plutôt indépendant de l’indice. Au bout du compte, il est important pour nous et pour nos clients de surpasser un indice de référence. MSCI est généralement le plus populaire, et c’est donc celui que nous retenons. Toutefois, il ne détermine pas les sociétés que nous analysons. Nous examinons également des sociétés qui n’en font pas partie.
Martin Lefebvre
Comment abordez-vous la diversification du portefeuille? Quels éléments les investisseurs individuels devraient-ils examiner lorsqu’ils investissent dans les marchés émergents? À l’heure actuelle, toute la croissance semble provenir de l’Asie, n’est-ce pas?
Sean McCoy
C’est une question de moment. Si vous investissez aujourd’hui et souhaitez acheter un FNB qui reproduit l’indice, votre placement sera en fait plus concentré que vous pourriez le penser. Comme nous l’avons mentionné, l’indice est très fortement pondéré dans ses principaux titres, et vous achetez des sociétés qui ont enregistré des rendements exceptionnels. Il faut se demander si c’est vraiment le bon moment pour consacrer une part aussi importante de son placement à une poignée de titres.
Martin Lefebvre
Cela demeure favorable tant que l’élan se poursuit.
Sean McCoy
Exactement — tant que l’élan se poursuit. Cependant, qui sait quand la situation changera? C’est là, à mon avis, que la gestion active permet généralement d’accéder aux MÉ d’une façon quelque peu différente de l’indice de référence. Comme gestionnaires actifs, nous privilégions naturellement cette approche. Elle permet de repérer des sociétés qui sont peut-être actuellement sous-évaluées, d’y prendre position plus tôt et d’être ainsi mieux placé lorsque le cycle changera, comme il finit toujours par le faire. Pour les investisseurs qui envisagent les MÉ, le potentiel de croissance est très intéressant. Il faut trouver une façon d’y accéder. La gestion passive peut également être efficace, mais les gestionnaires actifs effectuent généralement des recherches beaucoup plus approfondies sur les sociétés afin de sélectionner les meilleures. Cela offre une possibilité de surpasser le marché dans une catégorie d’actif où les gestionnaires ont tendance à générer un rendement supérieur.
Martin Lefebvre
Quels éléments les investisseurs devraient-ils examiner ou tenter d’évaluer au moment de choisir un fonds ou un indice de marchés émergents?
Sean McCoy
Il s’agit d’un indice qui couvre près de 20 pays et 1 000 sociétés. Chaque pays possède ses propres règlements, lois, devises et risques politiques. De nombreux facteurs macroéconomiques doivent aussi être pris en compte. Il est donc important de choisir des gestionnaires de placements qui connaissent bien ces marchés. Pour notre part, nous privilégions une approche ascendante axée sur la sélection de titres. Comme il s’agit des MÉ, nous devons tenir compte du contexte macroéconomique, mais ce n’est pas ce qui guide nos décisions. Nous ne prenons pas de décisions pays par pays; nous cherchons plutôt les meilleures sociétés. De façon générale, pour choisir un gestionnaire actif dans les MÉ, il faut privilégier une personne qui connaît bien ces marchés. Si elle n’y est pas établie, elle devrait s’y rendre fréquemment. C’est ce que fait notre équipe. Nous jugeons important de nous déplacer pour comprendre la réalité sur le terrain, puis de revenir au calme du bureau, d’effectuer nos analyses et de vérifier que les chiffres concordent avec nos observations. Une connaissance locale et des visites régulières sont essentielles pour comprendre les particularités de ces différents pays.
Martin Lefebvre
Nous avons observé une croissance spectaculaire, particulièrement en Corée du Sud et à Taïwan, sur le plan des attentes de bénéfices. Qu’est-ce qui pourrait remettre en question vos perspectives actuelles à l’égard des marchés émergents et, plus précisément, quels indicateurs surveillez-vous pour prendre de bonnes décisions?
Sean McCoy
Pour notre portefeuille, nous évaluons avant tout le potentiel de hausse de chaque société. C’est réellement ce qui détermine si un titre entre dans le portefeuille ou en sort.
Martin Lefebvre
Vous parlez des révisions des bénéfices?
Sean McCoy
Nous commençons par établir une prévision du rendement des capitaux propres (RCP) sur cinq ans. Nous prévoyons le RCP de la société sur cette période, puis tenons compte du profil de risque du pays. Nos analystes établissent également un ratio cours-bénéfice (C/B) cible pour la société. En comparant ces deux estimations au cours actuel du titre, nous pouvons déterminer son potentiel de hausse, qui constitue une composante majeure de notre processus. Nous utilisons aussi une évaluation de la durabilité qui tient compte de divers risques liés à la gouvernance, à l’environnement et aux enjeux sociaux. Cette évaluation peut ajuster légèrement notre estimation du potentiel de hausse, à la hausse ou à la baisse, et sert principalement d’outil d’atténuation des risques liés à la gouvernance ou aux problèmes relevés lors de rencontres avec les équipes de direction. Le potentiel de hausse demeure notre principal critère. Qu’est-ce qui pourrait le modifier? Une société pourrait se lancer dans un nouveau secteur d’activité ou prendre une mesure qui commence à éroder ses bénéfices. Un changement d’orientation stratégique influerait sur notre évaluation. Si une société a connu un rendement exceptionnel et que son potentiel de hausse commence à s’amenuiser, elle pourrait ne plus justifier le ratio C/B que nous lui avions initialement attribué. Nos décisions reposent donc principalement sur l’évolution du potentiel de hausse. D’un point de vue macroéconomique, la question plus large est de savoir ce qui pourrait modifier la forte demande de semi-conducteurs. Nous détenons actuellement des positions dans quelques sociétés liées à ce secteur et surveillons de près la hausse marquée des prix des puces. Le marché reflète à la fois une rareté de l’offre et une forte demande. Selon nous, d’autres pays — notamment la Chine — finiront par produire davantage de puces, même si cela peut prendre plusieurs trimestres ou plusieurs années. Les puces DRAM [mémoire vive dynamique] ainsi que les puces de plus haute précision pourraient alors, dans une certaine mesure, devenir des produits de base. Lorsque cela se produira et que les perspectives de bénéfices commenceront à évoluer, nos estimations, les attentes du marché et notre évaluation des bénéfices durables de ces sociétés seront fortement touchées. Nous croyons que bon nombre de ces sociétés génèrent actuellement des bénéfices supérieurs à des niveaux durables, même si l’élan demeure vigoureux. Nous sommes disposés à conserver une certaine exposition, mais nous avons réduit ces positions après les rendements qu’elles ont générés.
Martin Lefebvre
Une dernière question pour vous, Sean, avant de passer à un autre sujet. Nous avons observé un recours important à l’effet de levier chez les investisseurs individuels locaux dans certaines régions d’Asie. Cela vous préoccupe-t-il?
Sean McCoy
Je pense que les investisseurs nord-américains en sont quelque peu protégés, surtout lorsqu’ils investissent à long terme dans les marchés émergents. Bon nombre de ces pays mettent assurément en place des lignes directrices pour modérer certains placements effectués par les investisseurs locaux et internationaux. En Corée, les placements locaux ont certainement connu un élan considérable. À certains moments, cela a poussé les cours au-delà des niveaux justifiés par les données fondamentales. Toutefois, à long terme, si vous achetez des sociétés en fonction de données fondamentales auxquelles vous croyez et que ces sociétés obtiennent les résultats attendus, cela ne devrait pas avoir d’importance. Si vous tentez de suivre le rythme des marchés de détail locaux, il peut être très difficile de choisir le bon moment. En revanche, si vous adoptez une perspective à long terme à l’égard des MÉ, je ne crois pas que ce soit préoccupant.
Martin Lefebvre
Sean, merci beaucoup de nous avoir accordé de votre temps, et merci à toutes les personnes qui nous écoutent. Nous nous retrouverons le mois prochain.